08 avril 2014

Un peu de poésie

PÈLERINAGES (Sully Prudhomme)


En souvenir je m’aventure

Vers les jours passés où j’aimais,

Pour visiter la sépulture

Des rêves que mon coeur a faits.

Cependant qu’on vieillit sans cesse,

Les amours ont toujours vingt ans,

Jeunes de la fixe jeunesse

Des enfants qu’on pleure longtemps.

Je soulève un peu les paupières

De ces chers et douloureux morts;

Leurs yeux sont froids comme des pierres

Avec des regards toujours forts.

Leur grâce m’attire et m’oppresse,

En dépit des ans révolus

Je leur ai gardé ma tendresse;

Ils ne me reconnaîtraient plus.

J’ai changé d’âme et de visage;

Ils redoutent l’adieu moqueur

Que font les hommes de mon âge

Aux premiers rêves de leur coeur;

Et moi, plein de pitié, j’hésite,

J’ai peur qu’en se posant sur eux

Mon baiser ne les ressuscite:

Ils ont été trop malheureux.

20:23 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | |

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